Février 2026 – « L’humanité est sur le point d’acquérir un pouvoir presque inimaginable et il est très difficile de savoir si nos systèmes sociaux, politiques et technologiques ont la maturité nécessaire pour l’exercer ». C’est l’avertissement lancé récemment par Dario Amodei, l’un des plus grands spécialistes mondiaux de l’IA générative.*
Les villes, où vit environ 75 % de la population de l’Union européenne, sont confrontées à cette technologie en évolution exponentielle et ultra-rapide, qui suscite autant d’inquiétudes que d’espoirs. Ce qui est certain, c’est qu’elle va révolutionner presque tous les aspects de la gestion municipale, y compris la sécurité urbaine.

Sécurité urbaine et IA
La sécurité locale est un domaine où l’IA générative est déjà très répandue : elle est intégrée dans les centres de commandement des réseaux de vidéosurveillance, qui sont omniprésents dans les villes européennes (bien que beaucoup moins qu’aux États-Unis) et sont de plus en plus équipés de technologies d’IA pour analyser les données collectées et produire des tableaux de bord ; elle est à l’origine des chatbots de plus en plus ‘intelligents’ qui guident les citoyens à travers toute une gamme de services administratifs (éducation, transports, aide sociale, etc.) ; elle est présente dans la gestion en temps réel des flux de circulation urbaine. La liste est longue…
Des réactions mixtes
Le Forum européen pour la sécurité urbaine (Efus) mène actuellement un projet intitulé AI for Cities** qui offre aux cadres municipaux de villes européennes une formation gratuite sur les principes fondamentaux de l’IA. La formation est dispensée dans la langue de chaque pays et adaptée au contexte local.
Les retours que nous avons reçus jusqu’à présent montrent que les administrations municipales ont des réactions mixtes face à la vague d’IA générative qui s’annonce. « Certaines villes membres de l’Efus ont rapidement adopté l’IA et la mettent en œuvre de manière responsable et éthique, conformément aux recommandations de l’Union européenne. C’est notamment le cas de certaines grandes villes, qui disposent de personnel et/ou de services dédiés. D’autres villes, généralement plus petites, ne disposent pas du personnel ou du budget nécessaires pour créer un service dédié, et certains fonctionnaires municipaux sont plus méfiants : ils craignent l’impact de l’IA sur l’emploi, mais aussi sur l’environnement », note Asma Kaouech, chargée de mission senior.
Les droits des citoyens européens sont au coeur de la nouvelle loi sur l’IA, qui crée un bouclier protecteur solide contre les atteintes à la vie privée et la manipulation.
Législation européenne
Outre la législation nationale, les villes peuvent trouver des conseils et de nombreuses recommandations pratiques dans la loi européenne sur l’IA, entrée en vigueur en août 2024. Les principaux points de cette loi seront appliqués graduellement d’ici à fin 2027.
L’Union européenne est la première grande instance internationale à adopter une loi complète et juridiquement contraignante sur l’IA. Elle établit des normes mondiales en utilisant une approche fondée sur les risques, interdisant l’IA à haut risque, réglementant les systèmes à haut risque et traitant la question de la transparence.
Cette loi d’envergure (elle comporte 113 articles) pourrait se résumer en une phrase : elle place les droits fondamentaux des citoyens européens au cœur. Elle crée un bouclier solide contre les atteintes à la vie privée et la manipulation qui protège les citoyens européens de façon beaucoup plus complète que ceux d’autres régions du monde. En ce sens, l’UE est un précurseur et a établi une référence (ce qui explique d’ailleurs pourquoi les grandes entreprises technologiques basées aux États-Unis sont si désireuses de contrer tout type de réglementation européenne, mais c’est une autre histoire).

L’humain dans la boucle
Pour revenir au niveau local et municipal, l’idée clé du programme de formation AI for Cities est ce que les spécialistes appellent human in the loop (HITL, l’humain dans la boucle), ce qui signifie que ce sont toujours les humains qui guident les systèmes IA pour améliorer leur précision et leur fiabilité. Ce modèle est utilisé par les spécialistes lorsqu’ils entrainent les systèmes IA, mais il peut également être utilisé comme principe fondamental par les administrations municipales lors du déploiement de la technologie, en particulier dans les projets de sécurité urbaine qui peuvent avoir des conséquences directes ou indirectes sur la liberté ou les droits individuels.
Par exemple, si l’IA générative est utilisée pour alerter les responsables municipaux lorsqu’une foule importante se rassemble de manière inattendue dans un espace public, quelles garanties avons-nous mises en place pour protéger le droit à la vie privée des individus ? Pouvons-nous nous assurer qu’aucun préjugé raciste ou sexiste ne sera intégré dans nos systèmes, qui pointeraient par exemple certains groupes de population comme automatiquement suspects dans une situation donnée ?
Le principe d’une IA éthique, transparente et centrée sur le citoyen est essentiel ; c’est le seul principe que nous pouvons appliquer à tous nos projets d’IA, qu’ils soient liés à la sécurité urbaine ou tout autre domaine des politiques locales.
Certaines villes européennes ont déjà adopté une stratégie IA fondée sur une utilisation éthique, transparente et respectueuse des droits. Elles peuvent inspirer d’autres collectivités.
L’exemple de trois villes : Amsterdam, Barcelone, Strasbourg
Sans prétendre présenter une étude exhaustive de la manière dont les villes membres de l’Efus abordent l’IA générative, il nous a paru intéressant de citer le cas de trois villes qui ont adopté une approche éthique et centrée sur l’humain : Amsterdam (Pays-Bas), Barcelone (Espagne) et Strasbourg (France).
> L’un des principaux ‘hubs’ européens en matière d’IA, Amsterdam a élaboré la Vision d’Amsterdam sur l’IA dans le cadre d’une stratégie globale fondée sur une approche éthique et centrée sur l’humain où la priorité est donnée à la valeur publique et à la souveraineté numérique (c’est-à-dire le contrôle de l’utilisation de la technologie). Il s’agit d’utiliser avant tout l’IA pour améliorer la vie quotidienne des habitants, notamment dans les domaines de l’énergie durable, de la mobilité urbaine et des services administratifs numériques.
> Barcelone a également développé un secteur high-tech et IA en plein essor et a élaboré une stratégie municipale en matière d’IA axée sur « l’humanisme numérique » et l’utilisation éthique, transparente et fondée sur les droits de l’IA dans tous les services publics. Cette stratégie repose sur sept principes directeurs qui doivent être respectés dans toute application technologique afin de garantir une gestion correcte des risques, le respect des droits numériques et la responsabilité publique : action et supervision humaines ; robustesse technique et sécurité ; confidentialité et gouvernance des données ; transparence ; diversité, inclusion et équité ; engagement social et environnemental ; responsabilité, obligation de rendre compte et contrôle démocratique.
> La ville et l’Eurométropole de Strasbourg ont adopté une stratégie en matière d’IA fondée sur trois principes : sobriété, solidarité et liberté. À ce titre, les collectivités qui font partie de l’Eurométropole s’engagent à utiliser l’IA « de manière proportionnée et économe en ressources ». Elles s’engagent également à garantir « l’égalité d’accès aux services publics, la prévention des biais algorithmiques et le respect du droit à l’intégrité numérique ». Quant au troisième principe, « Strasbourg promeut la souveraineté technologique et la sécurité des données. Le recours à des solutions open source, européennes et hébergées localement est privilégié. L’utilisation de l’IA se fera en toute transparence, avec intervention humaine obligatoire dans toutes les prises de décision importantes ». La ville a adopté une charte pour une utilisation éthique de l’intelligence artificielle qui peut inspirer d’autres collectivités.
Ligne directrice
À mesure que l’Efus progresse dans le déploiement du programme AI for Cities (nous avons récemment terminé des sessions pour des villes allemandes et commencerons dans les prochains mois à former des villes belges, italiennes et néerlandaises), nous en apprenons davantage sur les attentes, les besoins et les préoccupations des collectivités en matière d’IA générative appliquée à la sécurité urbaine.
Il est évident que nous sommes au bord d’une énorme révolution technologique qui pourrait impacter tous les aspects de nos vies, mais si nous gardons comme ligne directrice ce principe de priorité à l’humain dans toutes nos initiatives et tous nos projets liés à l’IA, il n’y a, peut-être, pas de raison d’avoir peur.
Plus d’infos
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* The Adolescence of Technology
** Financé par le Centre for Public Impact (CPI) avec le soutien du Google.org AI Opportunity Fund, ce projet mené par l’Efus vise à former 175 fonctionnaires et élus de villes européennes de six pays : Allemagne, Belgique, Espagne, France, Italie et Pays-Bas.
*** Cet article a été généré par une humaine
Photo ©iStock – Alvarez
Source pour le schéma en haut de l’article : https://mayorsofeurope.eu/ai-cites/
