Entretien avec Ana Rau, déléguée générale du Forum allemand pour la sécurité urbaine (DEFUS)
Janvier 2026 – Le Forum allemand (DEFUS) a récemment lancé un projet visant à aider les collectivités à lutter contre les opioïdes synthétiques, en partenariat avec trois villes membres de l’Efus : Berlin, Essen et Hanovre. Nous avons rencontré Ana Rau, déléguée générale du DEFUS.
De quelle façon les drogues et les trafics affectent-ils les villes allemandes ? Observez-vous comme dans d’autres pays européens une expansion des trafics hors des grandes métropoles vers les moyennes et petites villes ?
Ana Rau (AR) : Le crime organisé est un problème de longue date en Allemagne. La différence aujourd’hui est qu’il devient plus violent et aussi plus publiquement violent. Une série d’incidents ont été largement médiatisés ces dernières années.
En ce qui concerne l’expansion du trafic, ce qui est remarquable aujourd’hui, c’est que le marché offre tout, partout et à tout le monde, comme l’Agence européenne des drogues (EUDA) l’a noté dans son rapport de 2024. Les consommateurs commandent en ligne via Telegram ou le dark net ; ils reçoivent même un mode d’emploi et peuvent faire le tracking de leur livraison. Dans les villes, vous pouvez vous faire livrer de la drogue à votre porte jour et nuit, et le livreur viendra dans une grande voiture de luxe.

Quelles sont les priorités du DEFUS et de ses villes membres en matière de consommation et de trafic de drogue ?
AR : L’un des domaines sur lesquels nous travaillons beaucoup en ce moment est celui lieux publics où les usagers consomment ouvertement de la drogue. À ce titre, nous venons de finaliser une étude commandée par une ville sur la situation autour d’une place de la ville où se regroupent des usagers de drogues. Leur présence crée des tensions avec les riverains et les commerces locaux. Le conseil municipal de la ville en question utilisera les résultats de notre étude pour réévaluer sa politique concernant ce lieu de consommation ouvert (open drug scene).
Nous avons également organisé pour nos villes membres une visite sur le terrain à Zurich (Suisse), considérée comme l’une des meilleures approches au monde pour traiter les scènes ouvertes de consommation de drogue. Le modèle zurichois est au cœur de la politique des quatre piliers de la Suisse en matière de drogue, qui combine prévention, thérapie/conseil, réduction des risques, réglementation et répression.
De nombreuses villes allemandes sont désireuses d’adopter l’approche zurichoise, même si celle-ci fait l’objet d’un débat animé en Allemagne, notamment parce qu’en Suisse, certaines salles de consommation ferment les yeux sur le trafic de quantités limitées de drogues dans leur arrière-cour. En Allemagne, nous avons du mal à accepter de telles zones grises entre ce qui est légal et ce qui ne l’est pas.
« Nos objectifs sont de recueillir des données sur le paysage de la drogue et de développer un système d’alerte pour les consommateurs et des systèmes de communication de crise pour les administrations municipales en cas de cluster de surdoses ».
Les villes allemandes, comme beaucoup d’autres membres de l’Efus, sont également confrontées à l’arrivée de nouvelles drogues synthétiques. Ont-elles une approche spécifique à ce sujet ?
AR : Nous ne sommes pas encore dans une situation comparable à celle des États-Unis et du Canada, mais les échantillons de drogues testés dans des villes comme Francfort et Brême contiennent des opioïdes. C’est pourquoi nous avons lancé en avril un projet de deux ans avec trois villes partenaires – Berlin, Essen et Hanovre, toutes trois membres de l’Efus – dans le but de veiller à ce que les autorités locales, les structures de réduction des risques et les décideurs politiques soient prêts à faire face à la situation avant qu’elle ne touche l’Allemagne. Nous avons également comme partenaire l’organisation allemande de lutte contre le VIH/sida, appelée Deutsche Aidshilfe. Intitulé so-par, ce projet est financé par un don privé.
L’un des aspects de ce projet consiste à installer des kits de test de drogues dans les salles de consommation à moindre risque (SCMR). Nous avons livré 200 tests à chacune de nos trois villes partenaires. Mis à la disposition des usagers dans un environnement sûr, ils leur permettent de vérifier si leur drogue contient des opioïdes synthétiques et ainsi de prendre une décision éclairée. Pour nous, ces tests sont un moyen de surveiller la situation locale en matière de drogue et de voir si les opioïdes sont arrivés à Berlin, Essen et Hanovre. Si un test est positif, nous l’envoyons à un laboratoire afin de déterminer précisément quelle substance synthétique contient la drogue.
Quels sont les autres aspects principaux du projet so-par sur les opioïdes synthétiques ?
Il y a deux autres aspects principaux : l’un consiste à former les acteurs locaux (policiers locaux, agents municipaux, associations) à l’utilisation de la naloxone (produit de substitution aux drogues) ; l’autre consiste à mettre en place un système de surveillance des opioïdes synthétiques pour chacune des trois villes partenaires, en collaboration avec les autorités et la police locales.
Ce que nous savons déjà, c’est que ce type de drogue n’est pas distribué dans les lieux de consommation ouverts, mais en ligne : on suppose que le trafic a lieu Telegram, le dark web et dans certains milieux festifs. L’idée, outre la collecte de données sur le paysage de la drogue, est de développer un système d’alerte pour les consommateurs et des systèmes de communication de crise pour l’administration municipale en cas de cluster de surdoses.
« Toute occasion d’échanger et de rechercher des solutions communes est la bienvenue et même indispensable, surtout à un moment où certains mouvements politiques remettent en question les politiques fondées sur la prévention et la réduction des risques ».
L’Efus a lancé l’initiative Coalition of the willing afin de trouver, grâce à une action collective, des outils pour renforcer la prévention et la lutte contre la violence liée aux drogues…
Le DEFUS salue cette initiative, notamment parce qu’elle permettra à toutes les parties prenantes d’avoir une discussion ouverte et continue sur la manière de lutter contre les problèmes liés aux drogues et au trafic. Toute occasion d’échanger et de rechercher des solutions communes est la bienvenue et même indispensable, surtout à un moment où certains mouvements politiques ici en Allemagne, mais aussi ailleurs en Europe, remettent en question les politiques fondées sur la prévention et la réduction des risques.
Précisément, la politique allemande en matière de drogues est essentiellement fondée sur la réduction des risques plutôt que sur la répression. L’Allemagne a récemment légalisé le cannabis et il existe des salles de consommation de drogues dans tout le pays… Est-ce que le consensus politique commence à s’effriter ?
Notre paysage politique évolue et certains politiciens ont commencé à critiquer cette approche, arguant qu’elle ne fonctionne pas et que les salles de consommation de drogues ont un effet « pot de miel », même si les recherches ont largement démontré que ce n’est pas le cas. Cela dit, la réduction des risques en tant que telle n’est pas remise en question. Il est clair pour tout le monde qu’il s’agit d’une voie indispensable pour traiter le problème.
D’autre part, nous observons une augmentation de la paupérisation des consommateurs de drogues et davantage de conflits au sein et autour des lieux publics où se concentrent les groupes d’usagers. Nous devons tenir compte des besoins des habitants et des entreprises locales et avoir une discussion approfondie sur les comportements que la société doit ou ne doit pas tolérer.
> En savoir plus sur le travail de l’Efus en matière de drogues
> En savoir plus sur la Coalition of the willing – contre les violences liées aux drogues et aux trafics
> En savoir plus sur le Forum allemand pour la sécurité urbaine (DEFUS)
Photo : la porte de Brandebourg à Berlin – ©iStock chrisintai
