« Les technologies nouvelles ont leur intérêt pour contribuer à la tranquillité publique » – Entretien avec Luc Strehaiano

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Interview avec Luc Strehaiano, président de la Communauté d’agglomération de la vallée de Montmorency (CAVAM). En mars dernier, M. Strehaiano a été réélu au premier tour pour un quatrième mandat de maire dans la ville de Soisy-sous-Montmorency. Depuis 2012, il est aussi président de la Commission nationale (française) de vidéo protection.

Quel rôle voyez-vous pour la technologie dans la sécurité urbaine ?

Luc STREHAIANO : Indéniablement, les nouvelles technologies ont leur intérêt pour contribuer à la tranquillité publique. Je pense qu’il ne faut pas être dogmatique sur cette question. Si nous pouvons devenir plus efficaces grâce à ces technologies, il faut les regarder de près et envisager leur utilisation. Je n’ai pas d’a priori. Il s’agit là d’instruments à notre disposition qu’il faut utiliser -comme tout autre instrument, là où cela fait sens.

Il faut aussi faire attention au matériel que l’on achète et s’assurer de la performance du système dans son ensemble. Il ne suffit pas seulement d’avoir des bonnes caméras ; il faut aussi une transmission performante, un stockage adéquat, des personnes formées pour pouvoir s’en servir, etc. Cela signifie qu’il ne faut pas seulement regarder le coût du matériel mais aussi prendre en compte les coûts d’exploitation et de maintenance. Il y a à mon avis beaucoup de potentiel dans les nouvelles technologies, mais il faut aussi faire bon usage de ces outils technologiques. Dans ce contexte, je pense que l’échange de bonnes pratiques, comme proposé par le Forum et comme nous l’avons organisé à la CAVAM dans le cadre des ateliers de la prévention et de la sécurité d’Ile-de-France, est très important.

Il n’y a pas une technique dans le domaine de la tranquillité publique qui va supplanter toutes les autres ; il y a un ensemble de techniques qu’il faut coordonner, mettre en œuvre, et c’est ainsi avec une bonne coordination, on arrive à avoir une véritable efficacité.

Quelle utilisation faites-vous des technologies à la CAVAM ?

Luc STREHAIANO : A la CAVAM, nous avons mis en place en 2007 le premier système de vidéoprotection intercommunale en France. Nous avons trouvé dans l’intercommunalité l’échelle efficace et pertinente pour prévenir la délinquance. Elle nous permet d’être plus efficaces, d’avoir des synergies, de baisser les coûts (de l’ordre de 20%) et surtout d’avoir une coordination de l’action sur notre territoire, ce qui évite par exemple des effets de déplacement. Nous avons aussi un Conseil Local de Sécurité et de Prévention de la Délinquance (CLSPD), qui réunit toutes les parties prenantes et qui est intercommunal, un CLSPD « I ».

Dans ce cadre nous avons vu que la vidéoprotection pouvait faire partie de la réponse aux quatre grandes problématiques que nous avons identifiées : la prévention de la délinquance et de la récidive, la sécurité routière, la sécurité des espaces de vie collective publics et privés, l’accès au droit et l’aide aux victimes. Nous avons ensuite travaillé pendant deux ans sur un système adapté à nos besoins. Nous avons finalement mis en place un système de vidéoprotection avec initialement 95 et maintenant 118 caméras sur le domaine public. Au cœur du dispositif nous avons un Centre de Supervision Urbain (CSU) intercommunal, opérationnel 24h/24, 7jours/7, avec en permanence deux à trois opérateurs qui visionnent et envoient des images en temps réel vers la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP) et les commissariats et qui peuvent communiquer grâce à des lignes téléphoniques dédiées au 17 et aux commissariats.

L’efficacité de notre projet repose sur deux axes majeurs : premièrement, le management opérationnel du service et les procédures élaborées en interne. Une attention particulière a été apportée à la transmission des ordres depuis la situation observée sur écran à l’alerte des forces de police. Et deuxièmement le travail professionnel des 14 opérateurs.

Toutefois, en ce qui concerne les technologies, nous n’utilisons pas seulement la vidéoprotection. La CAVAM mutualise quatre concepts modernes et innovants pour une meilleure réactivité et sécurité de l’ensemble des forces de police. En plus de la vidéoprotection, nous avons une radio communautaire qui permet de faire correspondre en temps réel l’ensemble des forces  de police, police municipale intercommunale, chaque police municipale et la police nationale. Nous avons également un outil de cartographie qui permet de connaître tous les faits en temps réel dans le temps et l’espace. Et nous disposons d’un système de géolocalisation qui nous est très utile dans la gestion des moyens déployés.

La force de notre système est de relier et superposer différentes sources d’information et de faciliter le travail en commun des acteurs du territoire. C’est cela qui nous a valu de remporter le trophée de l’innovation de la fonction publique et le prix du meilleur projet de sécurité intérieure.

Avec un tel dispositif technique, la prévention sociale reste-t-elle nécessaire ?

Luc STREHAIANO : Bien sûr, la vraie prévention, c’est l’école. Il faut intégrer les gens très tôt. Il faut que tout le monde ait une chance. Dans ma commune, nous dépensons quatre millions d’euros pour l’éducation sur un budget total de 19 millions d’euros. A l’échelle départementale où je m’occupe aussi des questions de sécurité urbaine, le Val d’Oise est un des rares départements à soutenir la prévention en finançant des éducateurs spécialisés – 44 postes au total.

Quelles tendances voyez-vous dans l’utilisation des technologies de sécurité et de surveillance ?

Luc STREHAIANO : Les systèmes commencent à devenir intelligents. Cette intelligence, artificielle bien sûr, c’est leur capacité à venir en aide au personnel, notamment dans des tâches fastidieuses, comme par exemple l’identification des véhicules ou des personnes recherchées. La lecture automatique des plaques d’immatriculation (LAPI) est un très bon exemple d’une technologie qui a déjà fait ses preuves sur le terrain. L’analyse automatisée des images est un sujet d’actualité. Elle augmentera significativement l’efficacité de la vidéoprotection si elle permet l’identification des situations dangereuses ou des personnes recherchées. Ces systèmes de vidéoprotection intelligents ne sont peut-être pas encore assez fiables pour une utilisation à grande échelle dans l’espace public, mais c’est sans doute seulement une question de temps. Comme à l’arrivée de toute nouvelle technologie, il faut aussi dès à présent penser à son encadrement, afin de prévenir des dérives. S’agissant par exemple de l’utilisation de drones, le problème sera moins l’utilisation par les pouvoirs publics (par exemple pour surveiller une manifestation) qu’une utilisation massive de ces engins par des acteurs privés, qu’on n’arrive même pas à repérer et identifier. Dans le domaine de la vidéoprotection, nous avons déjà trouvé un cadre réglementaire qui fait que les citoyens ont aujourd’hui confiance dans ces dispositifs (traitement de ces données personnelles uniquement par des agents assermentés, floutage des zones privées, etc).

A la CAVAM nous nous sommes dotés en plus d’un comité éthique. Pour les technologies à développer,  il faut encore trouver cet équilibre de bonne utilisation.

Vous êtes aussi président de la Commission nationale de vidéo protection. Expliquez-nous votre travail au sein de cette commission…

Luc STREHAIANO : La Commission nationale de vidéo protection (CNV) est investie par le législateur d’une mission de conseil et d’évaluation de l’efficacité de la vidéoprotection et peut émettre des recommandations concernant les caractéristiques, le fonctionnement et l’emploi des dispositifs de vidéoprotection.

En ma qualité de président de cette commission, mon rôle est de conduire des actions allant dans ce sens, soit en réunissant ses membres, soit en participant moi-même à des analyses ou communication de sensibilisation sur des sujets identifiés comme importants. La commission poursuit quatre pistes principales de travail : la contribution à l’évaluation des dispositifs de vidéoprotection, l’amélioration de la formation des vidéo-opérateurs, l’identification des bonnes pratiques au niveau des commissions départementales de vidéoprotection ainsi que la diminution des coûts pour les collectivités locales. Par exemple, j’ai été récemment auditionné par la mission d’information parlementaire sur la lutte contre l’insécurité sur le territoire avec laquelle j’ai pu évoquer mon approche de cet outil. Je dois les revoir prochainement en vue de leur proposer certaines pistes à explorer dans ce domaine.

Justement, une des problématiques souvent évoquées en ce qui concerne la vidéo protection, reste son évaluation. Comment évaluez-vous son efficacité et son efficience ?

Luc STREHAIANO : L’évaluation est indispensable pour améliorer toute politique publique, quelle qu’elle soit. Si on regarde tous les travaux qui ont été produits sur l’évaluation de la vidéoprotection en France et ailleurs, il semble difficile de pouvoir évaluer la vidéosurveillance en général. Il faut voir chaque dispositif dans son contexte, et selon les objectifs qui lui sont fixés. La Commission nationale de vidéoprotection est impliquée dans une étude lancée par le ministère de l’Intérieur qui a pour objectif de proposer une méthodologie qui permettra aux différents responsables de systèmes de procéder à une évaluation de leurs dispositifs. Je pense que c’est une sage et bonne orientation.

A la CAVAM nous faisons évidemment le point régulièrement pour voir si notre dispositif fonctionne et, le cas échéant, ce qu’il faut améliorer. Le plus intéressant est sans doute l’impact de notre système sur le phénomène de la délinquance. Certes il est difficile de démontrer une causalité directe, mais nous avons des chiffres qui nous permettent de démontrer que la délinquance en général a baissé de 14% depuis la mise en service de notre système et que les taux d’élucidation ont augmenté de 25%. Cet effet est encore plus grand si on regarde spécifiquement la délinquance de voie publique, qui est la cible principale de la vidéoprotection : elle a diminué de 26%, l’élucidation a augmenté de 23%. Certains délits comme les vols à la tire ou les dégradations ont diminué de 57% et 40% respectivement. Il semble donc que notre système ait l’effet désiré.

Vous avez déjà parlé de l’importance de bien utiliser ces outils, comment assurer la bonne formation des opérateurs du système ?

Luc STREHAIANO : On n’insistera jamais assez sur la nécessité de former du personnel pour pouvoir bien utiliser ces techniques. La formation de l’humain qui est derrière ces techniques reste essentielle. La vidéoprotection ne peut donner toute son efficacité et devenir un outil opérationnel que si les opérateurs, en cas de veille active en CSU des images ou en PC dédié, perçoivent totalement le sens de leur mission et s’insèrent dans une chaîne de prévention et de sécurité globale aux côtés des services de sécurité, avec un souci constant de parfaite coopération. Par ailleurs, le respect des règles de déontologie du fait de l’accès à l’observation de scènes de vie participe de la fiabilité de cette technologie.

Si la question du statut des personnels doit aussi être posée et mérite d’être traitée. Sur le terrain de la formation, chaque collectivité ou entreprise fait le choix de s’engager ou pas dans la formation de ses opérateurs. Dans le meilleur des cas, des villes comme par exemple Lyon, Strasbourg, Montpellier, Orléans ou la CAVAM ont choisi d’investir dans la formation des opérateurs et ont mis en place des modules d’une durée variable d’une à quatre semaines.

La CAVAM a créé, pour le lancement de son système de vidéosurveillance, une formation de 150 heures initiale en six modules, et mis en place une formation continue de ses agents. Le CSU de la CAVAM a également développé un CSU de formation. Une bonne formation et une intégration valorisante dans la chaîne de prévention et de sécurité des vidéo-opérateurs a aussi pour résultat du personnel dédié et fidèle à leur poste. Des 14 opérateurs du CSU de la CAVAM, 10 font encore partie de l’équipe de la première heure. La formation a pour objectif de sensibiliser les opérateurs aux risques liés à l’utilisation de la vidéoprotection notamment par rapport aux libertés publiques, de s’assurer que les outils technologiques seront utilisés dans de bonnes conditions et d’évaluer le choix de la vidéoprotection pour diminuer ou prévenir les actes de délinquance. Elaborée à partir d’un cahier des charges, la formation aborde essentiellement le contexte juridique et sociétal de la vidéoprotection, le fonctionnement du système de vidéoprotection et l’appropriation de l’environnement professionnel et des partenaires.

Je m’emploie à communiquer sur ce sujet afin de sensibiliser l’ensemble des responsables de systèmes à prendre conscience de cet enjeu. Je ne manquerai pas de faire des propositions en ce sens, sachant que le volet financier de ces formations est un paramètre à considérer.

En conclusion, si nous vous demandions un conseil et un seul, qu’est-ce que vous diriez ?

Luc STREHAIANO : Il faut être sincère. Il n’y a pas de solution à vos problèmes si vous n’avez pas de soutien. Il faut mobiliser les gens, toutes les parties prenantes, autour d’une politique. Si vous arrivez à gagner les gens à votre cause, si tout le monde se donne à fond pour bien faire, votre politique sera couronnée de succès.