Technologies de surveillance : un entretien avec Jean-Louis Touraine, député du Rhône, ancien premier adjoint au maire de Lyon en charge des questions de sécurité et de tranquillité

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Lyon, février 2014 – L’Efus travaille depuis longtemps sur la thématique des technologies de surveillance, notamment lors d’un projet européen (2007-2011) qui s’intéressait à l’interaction entre citoyens, villes et vidéosurveillance.

Aujourd’hui, l’Efus participe à un travail de recherche sur l’éthique et l’efficacité des technologies dans le cadre d’un projet européen financé par la Commission européenne sur des crédits recherche et innovation (FP7), qui s’intitule SURVEILLE.

Le rôle de l’Efus dans ce projet est de recueillir les points de vue des décisionnaires des villes et de  construire des recommandations qui iront nourrir le processus de recherche général. Un groupe de travail rassemblant une douzaine de villes européennes, dont quelques villes françaises, a été mis en place. Il a pour objectif d’étudier les pratiques des villes en matière de technologies de surveillance, sans se limiter à la vidéo-protection.

A l’occasion d’une réunion organisée à Lyon dans le cadre de ce projet, le 27 février 2014, et présidée par Jean-Louis Touraine, député du Rhône et ancien premier adjoint au maire de Lyon en charge des questions de sécurité et de tranquillité, Mark Burton-Page et Sebastian Sperber, de l’Efus, se sont entretenus avec lui sur la politique menée à Lyon en matière de technologies de surveillance.   

Efus : Comment évaluez-vous l’efficacité et le ratio coût/bénéfice de la vidéo-protection à Lyon? Qu’a donné l’évaluation avec l’Université lyonnaise dont il avait été question lors de la réunion de 2010 ?

Jean-Louis Touraine : L’évaluation des dispositifs est indispensable. Nous avons mis en place la vidéo-protection sans a priori, n’étant par avance ni convaincus ni opposés à celle-ci. C’est un investissement significatif, donc il a fallu à la fois s’assurer de son efficacité et obtenir des garanties qu’elle n’est pas liberticide et que l’on travaille dans le respect des libertés.

Nous avons donc mis en place une évaluation interne puis une évaluation externe avec le concours d’un chercheur-doctorant engagé par la ville (thèse CIFRE). Depuis deux ans, il évalue de manière qualitative la vidéo-protection sur Lyon. Il travaille en lien avec les Universités de Lyon II et Lyon III, l’école polytechnique de Lausanne et le Centre national de la Recherche scientifique (CNRS), dont sont issus ses directeurs de thèse. Actuellement, cette thèse est dans sa dernière année et n’a donc pas encore été soutenue. Il en ressort plusieurs éléments.

Premièrement, il n’est pas question d’évaluer l’efficacité de la vidéo-protection, uniquement sur le plan de la prévention quantitativement mesurée, de combien cela fait baisser la délinquance… car les résultats sont variables dans le temps comme dans l’espace. Il n’y a pas de vérité unique ; l’efficacité que l’on peut constater à un niveau n’est pas reproductible ailleurs stricto sensu. Ce que l’on sait avec certitude, c’est que la vidéo-protection permet d’augmenter le taux d’élucidation. Pour l’année 2013, on a enregistré plus de 2000 signalements à la police nationale. Ce dont nous sommes sûrs également, c’est que cela permet de mieux coordonner et de déclencher des opérations de secours en cas d’agression, d’être là pour les victimes. De plus, cela permet aussi, et ce n’est pas négligeable, une aide à la gestion de la ville, à la gestion urbaine de proximité. Il faut savoir que la vidéo-protection a une bonne efficacité de nuit, dès lors que l’éclairage est adapté, car cela permet d’être tout de suite sur les lieux. Par exemple elle nous a permis d’arrêter deux violeurs à Lyon. L’un d’eux avait déclenché une psychose dans le 8e arrondissement.

Deuxièmement, la thèse embrasse aussi une idée plus générale : comment la vidéo-protection modifie-t-elle le comportement de tout un chacun ? Le chercheur est allé interroger l’ensemble des acteurs, des services de la ville, de l’Etat, des commerces… A partir de données assez subtiles, il arrive à montrer que cela contribue à la restauration d’un sentiment de sécurité.

A Lyon, nous avons initié ce véritable travail de recherche scientifique. Son apport est très précieux à plusieurs niveaux, pas uniquement sur l’opérationnel : c’est un travail universitaire sans a priori qui permet de saisir ce que la vidéo-protection change dans la vie d’un quartier.

Troisième point : l’évaluation permet de déterminer comment et où la vidéo-protection est efficace.  Cela permet de développer des arguments à opposer à ceux qui sont catégoriquement contre, ou à l’autre extrême, à ceux qui souhaiteraient voir des caméras dans toutes les rues.

J’ajouterais encore une chose : la collectivité territoriale doit respecter les libertés. On doit pouvoir apporter une connaissance des faits, au service de la population, mais il faut aussi veiller à occulter les espaces privatifs, avec des dispositifs de « floutage » des images. Nous avons aussi beaucoup insisté sur la professionnalisation des agents et leur formation en matière de libertés publiques. Ils s’engagent à une discrétion et à une confidentialité totales mais aussi à développer leurs compétences d’observation (savoir quoi regarder, qui regarder et comment répercuter l’information), tout cela dans le plus grand respect des libertés.

Avez-vous des dispositifs de reconnaissance intelligents qui viennent compléter l’action des opérateurs ?

Non aujourd’hui nous n’avons pas de logiciels intelligents, mais pourquoi pas, dès l’instant que certaines précautions sont prises. Nous avons passé un contrat avec les Lyonnais, nous leur devons la transparence, et c’est pourquoi les caméras ont été installées après de longues études de concertation avec les conseils de quartier. Si les gens n’étaient pas favorables, nous avons suivi leur avis et parfois abandonné l’implantation de caméras. Il faut souvent laisser les idées gagner en maturité. On ne fait rien sans l’adhésion des Lyonnais. Par exemple sur la vidéo-verbalisation, cela peut être imaginable mais uniquement si les gens sont informés en amont. Il faut faire passer un nouveau message très transparent. Certains, en effet, peuvent avoir l’esprit critique : « Ce sont nos impôts qui financent ces dispositifs qui, en plus, permettent de remplir les caisses. »

Avez-vous été amenés, suite à une évaluation, à modifier des plans de localisation des caméras ou bien à en supprimer ?

Nous avons opéré des relocalisations car nous avions des besoins nouveaux dans certains quartiers, par exemple à la Confluence[un quartier nouveau du centre]. A la Duchère [un quartier défavorisé], dans certaines barres d’immeubles, les caméras sont peu appropriées car les trafics, le deal, ont lieu dans les espaces privés. Nous avions par ailleurs sous-estimé l’utilité des caméras dans le centre commercial : nous en avons donc déplacé certaines.

L’émergence de la Métropole implique-t-elle une certaine mutualisation entre les différents systèmes de vidéo de l’agglomération ? Par exemple avec les communes alentours comme Vaulx-en-Velin?

Nous sommes très attachés aux pouvoirs de police du maire, donc il n’y aura sans doute pas de mutualisation de grande ampleur à court terme. En revanche, nous devons arriver à une certaine compatibilité des appareils, notamment entre les diverses communes et ceux du système de transport urbain. Si des groupes menaçants se déplacent d’une commune à l’autre, nous devons pouvoir mettre en œuvre les mêmes dispositifs.

Lyon a été la première ville en France à mettre en place un comité d’éthique. A quoi sert-il ?

Le comité d’éthique, qui comprend des représentants de l’opposition, donne des conseils très opportuns à la ville, que nous suivons systématiquement. Je dis toujours : « Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ». Le collège d’éthique permet d’éviter les dérives et nous oblige chaque année à faire un rapport sur notre dispositif.

Mais les Lyonnais connaissent-ils ce comité d’éthique et les possibilités de saisine ?

Il est vrai que nous avons eu très peu de saisines du comité d’éthique. Lorsque les gens ont des craintes pour leurs libertés, ils vont se manifester. S’ils ne se manifestent pas, peut-être est-ce parce qu’ils sont rassurés ? Ce n’est pas la perfection absolue mais c’est un bon dispositif. La presse a fait connaître les circonstances dans lesquelles la vidéosurveillance a permis la répression mais aussi la prévention. Elle peut même permettre d’innocenter un suspect. Par exemple lors d’une arrestation, un avocat craignait que des violences policières aient été exercées et nous avons pu montrer que ce n’était pas le cas. La vidéo est autant à charge qu’à décharge et les policiers le savent. Dans le braquage de « Global Cash », rue de la République, nous avons pu, sur les images, voir parmi les braqueurs qui était le chef de gang, qui a tiré un coup de feu, et qui étaient les suiveurs inexpérimentés. Nous avons utilisé les images pour adapter la réponse judiciaire.

On peut donc dire qu’il y a, à Lyon, une acceptation sociale totale de la vidéo-protection?

On voit que même ceux qui étaient réticents au départ, les groupes écologistes ou communistes, l’acceptent aujourd’hui. Ils ont été rassurés par notre approche mesurée et ils se rendent comptent, à l’épreuve du temps, que leurs craintes étaient infondées. Même s’il y a bien sûr des degrés d’acceptation divers…

Au-delà des radars et de la vidéo-verbalisation, quelle est votre position sur les autres types de technologies de sécurité que peut mettre en place une ville comme Lyon ? Ce que les Belges appellent la « techno-prévention » ?

Notre philosophie c’est de ne pas mener des actions qui ne sont destinées qu’à rassurer et à faire baisser le sentiment d’insécurité sur le court terme. Nous voulons des résultats. Il ne s’agit pas de sortir une application smartphone sans étude préalable ni suivi a posteriori. Nous devons faire une étude sur chaque nouveau dispositif afin de sortir du domaine du subjectif mais aussi identifier l’aval. Que se passe-t-il une fois que nous avons mis en place une technologie ? Si on met un système de plaintes en ligne et qu’il n’y a pas de réponse derrière ? Nous allons générer à court terme une satisfaction, mais à long terme une frustration ! Nous avons des dispositifs qui fonctionnent bien dans les mairies d’arrondissement, qui sont des relais de proximité. Nous avons aussi le système Lyon en direct. De plus, Lyon ne peut pas essuyer les plâtres partout. Nous avons lancé Vélo’v [le sytème de vélos gratuits], mais aussi les horodateurs payables par carte bancaire. Cela a demandé deux années de préparation et un système fort complexe qui a nécessité des corrections.

Comment voyez-vous les perspectives pour votre ville en matière de technologies ?

Il est clair que nous allons vers la ville intelligente, dans laquelle la circulation de l’information est une aide à la vie quotidienne. Je suis pour cela. Mais nous devons aussi prendre en compte,  dans cette grande ville qu’est Lyon, l’existence de niveaux culturels différents et prêter attention au fait que tout système nouveau peut exclure, alors que nous cherchons une ville qui inclut. Il faut aujourd’hui, des technologies que la majorité des habitants puisse s’approprier. A Lyon, nous croyons à la mixité, nous sommes pour une ville intelligente mais inclusive.

 

2014-04-14

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