Expériences européennes de violence de rue : non pas des gangs, mais des groupes de jeunes fauteurs de troubles

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Séminaire du projet EU Reco Street Violence, Paris, 29 novembre 2011

Les villes européennes ont-elles un problème de gangs ? La réponse à cette question est non seulement différente d’une ville à l’autre mais elle dépend aussi de ce que l’on entend par « gang ». Pour la plupart des villes européennes, les gangs tels que représentés par exemple dans le célèbre film West Side Story sont très lointains, même s’ils sont bien réels. Les gangs, dit-on en Europe, existent surtout en Amérique du nord et centrale. En revanche, les conflits sur l’usage des espaces publics, les incivilités, ainsi que la violence et la délinquance liées à des groupes de jeunes gens sont un réel problème dans de nombreuses villes européennes. Il ne s’agit pas de groupes de jeunes organisés mais plutôt de rassemblements spontanés. Et même lorsqu’ils sont dans une certaine mesure structurés, cela n’a rien à voir avec les Sharks ou les Jets. Toutefois, la presse européenne appelle ces groupes de jeunes « gangs ».

Cette contradiction entre les problèmes suscités par des groupes de jeunes et le présupposé selon lequel il n’y a pas de problème de gangs a amené les chercheurs du projet Eurogang à parler du « paradoxe des Eurogangs ». Elmar Weitekamp, co-auteur du Paradoxe des eurogangs : gangs de rue et groupes de jeunes aux Etats-Unis et en Europe (2000) souligne qu’il est essentiel de s’accorder sur la définition d’un gang. Comme son collègue Marwan Mohammed, il souligne aussi que la notion de gang est fortement connotée. Il explique qu’au sein du réseau de recherche américano-européen, les universitaires ont eu du mal à trouver un dénominateur commun. Dans la mesure où la situation en Europe est différente de celle qui existe en Amérique, les chercheurs européens prèferent parler de « groupes de jeunes fauteurs de trouble » plutôt que de « gangs ».

Le projet « EU Reco Street Violence », auquel ont participé des experts et des villes membres de l’Efus, utilise délibérément le terme large de « violence de rue » pour désigner les divers phénomènes constatés dans les différents pays européens. L’objectif est de rassembler des analyses, recommandations et pratiques sur divers types de phénomènes de violence commis dans l’espace public par des groupes de jeunes gens qui préoccupent les villes européennes. Cela dit, les « gangs » proprement dits, ou « groupes de type gang », sont également un sujet central du projet EU Reco Street Violence. C’est pourquoi une grande partie du séminaire « Expériences européennes de violence de rue : quelles conclusions en tirer ? », qui a eu lieu le 29 novembre 2011 à la mairie du XXe arrondissement de Paris, leur était consacré. Les partenaires du projet EU Reco Street Violence souhaitaient, avec ce séminaire, associer des experts et des villes-membres de l’Efus venus de divers pays européens our évoquer ensemble ce sujet et aborder le projet d’une base de données.

Les intervenants lors de ce séminaire étaient : Marwan Mohammed, chercheur au centre Maurice Halbwachs de Paris (France) et Elmar Weitekamp, professeur de criminologie à l’Université de Tübingen (Allemagne). Par ailleurs, les villes de Mons (Belgique), Manchester (Royaume-Uni) et la région de Catalogne (Espagne) ont présenté leur expérience du phénomène de la violence de rue et les réponses apportées localement.

Les gangs en France, entre l’école, la famille et la rue

Les gangs sont assez présents dans les discours politiques et les médias en France, a expliqué Marwan Mohammed, avant de souligner qu’il y a un décalage entre ces discours publics et la réalité constatée sur le terrain. Ainsi, selon les chiffres de la préfecture de police de Paris (service d’investigation transversale), on constate aujourd’hui l’existence de 52 gangs, c’est-à-dire moins qu’en 1959 lorsque 80 gangs étaient repertoriés.

Mais la perception du public est différente. Une enquête de victimation a révélé qu’une personne interrogée sur quatre a peur des gangs près de chez elle et une sur trois en a peur dans les transports publics. La perception est encore plus subjective à propos des gangs de filles. Les médias évoquent souvent l’existence de tels gangs, mais ils sont en fait très rares. Selon les études de Marwan Mohammed, les gangs sont en fait pratiquement exclusivement masculins, ce qui correspond aux données sociologiques qui montrent que les filles travaillent mieux à l’école, qu’elles grandissent dans un environnement familial plus strict et que les réactions sociales aux comportements déviants des filles ne sont pas les mêmes que pour les garçons.

Dans son livre récent Les bandes de jeunes. Entre l’école, la famille et la rue (2011), Marwan Mohammed fait une analyse sociologique des gangs et du processus par lequel ils se constituent. Il a brièvement présenté ces travaux lors du séminaire. Ainsi, l’individu qui devient membre ou associé d’un gang a des difficultés familiales et scolaires et se socialise dans la rue. En général, il s’agit de jeunes garçons d’origine modeste, qui ont le plus souvent de nombreux frères et soeurs, qui abandonnent l’école, qui ne travaillent pas et qui grandissent dans un milieu où il sont exposés à la délinquance. Le fait que de nombreux jeunes garçons sont issus de l’immigration est un élément de contexte dont on peut débattre. C’est un fait qui est souvent observé certes, mais il s’agit en fait d’une donnée « collatérale » qui va souvent de pair avec un milieu socio-économique défavorisé. Si on enlève la variable « nombreux frères et soeurs », le facteur de l’origine ethnique ne joue plus.

Le gang attire des garçons qui ont certaines caractéristiques, parce que le gang remplit cinq fonctions qui sont pour eux défaillantes : la fonction matérielle (consommation), la fonction symbolique (pouvoir et reconnaissance), la fonction politique (appartenance sociale), la fonction psychologique (estime de soi) et la fonction d’identité (faire partie d’une histoire). Dans sa recherche, Marwan Mohammed va plus loin que l’explication de ces variables et analyse en détail le mécanisme qui engendre un déficit de socialisation et comment le gang comble ce manque. Ainsi, il montre comment la réputation et la reconnaissance se forgent dans un espace de communication régional. Il montre également comment différentes strates d’identité et une forte identité locale peuvent contrebalancer le clivage de l’identité. Par exemple à Marseille, dit-il, il y a moins d’émeutes qu’ailleurs parce qu’être Marseillais est en soi une identité forte, y compris parmi la population issue de l’immigration.

M. Mohammed observe également comment les gangs sont liés au crime et l’appartenance au gang, aux « carrières » criminelles. L’activité criminelle joue certes un rôle dans la vie des gangs et les liens avec le crime organisé sont sans doute plus forts que dans le passé, mais les comportements déviants ou délinquants sont avant tout le signe d’une quête de reconnaissance. Il s’agit de se créer une réputation et d’exercer le pouvoir.

La justice réparatrice comme solution

Elmar Weitekamp estime, à l’instar du projet Eurogang auquel il a participé, qu’il y a réellement un problème avec les gangs ou groupes de jeunes fauteurs de trouble en Europe, si l’on prend en compte la définition de la notion de gang tel que vu précédemment. D’après la typologie établie par le projet Eurogang, ces groupes de jeunes sont principalement des « gangs comprimés » qui ont une faible structure interne, comprennent peu de membres (moins que les gangs traditionnels), la majorité du même groupe d’âge, et dont la durée de vie est relativement courte. En moyenne, les individus font partie du gang pendant moins d’un an.

Les éléments de contexte qui sont communs à tous ces groupes sont, selon Elmar Weitekamp, un quartier ou une zone urbaine défavorisé, une origine ethnique minoritaire, de sexe masculin, aliénation/marginalisation, jeune (moins de 26 ans) et activités illégales. Les facteurs qui amènent à rejoindre un gang sont la quête d’identité et de statut, le sentiment d’appartenance et le désir de gagner de l’argent. Les gangs fournissent un lieu de socialisation quand les institutions ou structures ne peuvent le faire, comme par exemple la famille, l’école et l’entreprise. Parfois, les garçons rejoignent un gang pour obtenir une protection. Pourtant, le contraire est démontré sur le terrain : les membres de gangs sont beaucoup plus exposés au risque de devenir victimes. M. Weitekamp montre aussi que le phénomène des gangs risque de s’accroître en Europe parce que certains pays où la protection sociale est faible fonctionnent sur un schéma perdant/gagnant, ce qui renforce le risque d’échec. Or c’est précisément ce risque qui amène des jeunes à rejoindre un gang.

Elmar Weitekamp a par ailleurs beaucoup travaillé sur le thème de la justice réparatrice et il considère qu’il serait très intéressant d’appliquer aux gangs les outils utilisés dans cette démarche, notamment le « bâton de parole » qui permet à chacun de s’exprimer, tour à tour. Pour lui, la gestion des conflits n’est pas réservée aux professionnels de la loi et la société est capable, par elle-même, de résoudre ses problèmes. Dans une démarche de justice réparatrice, on recherche une solution en prenant en compte l’environnement des individus, leur famille et leur communauté, et on dialogue pour découvrir les problèmes sous-jacents. A partir de l’exemple d’une démarche mise en oeuvre à Boston (Etats-Unis) autour des gangs, intitulée ROCA et qui utilise la méthode des cercles de paix, Elmar Weitekamp travaille actuellement avec des partenaires allemands, belges et hongrois à un projet visant à adapter cette méthodologie à un contexte européen.

Une approche différenciée de la violence de rue et des groupes de jeunes à Mons

A Mons (Belgique), les problèmes de violence de rue et des groupes de jeunes fauteurs de troubles ne sont pas les mêmes en centre-ville et dans les quartiers périphériques. Véronique Roos, coordinatrice de prévention de la ville, a expliqué que les problèmes du centre-ville sont le fait soit de jeunes gens marginalisés ou sans domicile fixe, soit sont liés aux événements festifs. Par ailleurs, certains habitants ont un sentiment d’insécurité parce qu’il y a moins de contrôle social dans les rues. Dans les quartiers périphériques, et surtout dans six quartiers identifiés lors d’un audit local de sécurité, on constate la présence de groupes de jeunes qui commettent des actes d’incivilité et de violence.

La prévention de la violence causée par des jeunes sur l’espace public se fait, comme dans d’autres domaines de la prévention, selon un processus en quatre étapes : une phase d’observation et d’analyse suivie par la définition de réponses appropriées et leur implantation. La quatrième phase est l’évaluation.

A Mons, un travail de rue et une structure d’accueil baptisée « L’Escale » sont en place pour répondre aux groupes de jeunes qui commettent des incivilités et causent un sentiment d’insécurité. La ville aide ces jeunes marginaux à retrouver le chemin « de retour vers la société », tout en réduisant les risques auxquels ils sont exposés ainsi que le sentiment d’insécurité des habitants.

En ce qui concerne les jeunes qui causent des troubles lors d’événements festifs et la nuit, la réponse est aussi le travail de rue ainsi qu’un point de contact au centre de cette zone, « L’Espace Synapse ». Les thèmes clés sont l’alcool et le « binge drinking » (alcoolisation massive). Par ailleurs, 45 gardiens de la paix non armés sont présents dans les rues et font de la médiation.

L’une des mesures phares mises en place dans les quartiers difficiles sont les « maison de quartier » qui offrent assistance et constituent aussi un lieu de rencontres pour les habitants. Elles permettent de faire un travail de prévention des risques physiques, psychologiques et sociaux. Elles offrent aussi de la médiation sur l’usage des espaces publics, ce qui constitue également une réponse aux groupes de jeunes fauteurs de troubles. Véronique Roos a notamment présenté l’exemple du terrain de sport de Cuesmes, où l’on a mis en place une série de mesures pour entrer en contact avec ces jeunes et pour renforcer la cohésion sociale et le respect des règles dans le quartier.

De « Gunchester » à Manchester grâce à une approche multi-agences et intégrée

A la fin des années 90, la ville de Manchester, au nord de l’Angleterre, avait gagné le surnom peu enviable de « Gunchester », a expliqué Andrew Pownall du National Community Safety Network et responsable de la prévention pour la ville. Au début des années 90 en effet, l’usage des armes au sud de la ville avait augmenté de façon significative, de même que le nombre de groupes criminels. Les gangs se constituaient autour de leurs quartiers et prenaient le nom de lieux tels que Gooch Close, Doddington Close et le Pepperhill pub.

Le nombre d’incidents avec des armes à feu a commencé à augmenter, de même que les meurtres. De nombreux articles ont été publiés dans la presse, qui a commencé à utiliser le terme « Gunchester » pour évoquer la criminalité à Manchester, la présence de gangs, le trafic de drogue et l’usage des armes à feu. La situation était devenue intenable, comme l’attestent les chiffres de l’époque : 27 morts, 250 attaques à l’arme blanche non mortelles sur cinq ans, 135 incidents avec des armes à feu en 18 mois, 25 groupes de rue violents en activité, deux gangs en « contrôle total » -Doddington et Gooch-, 400 individus engagés dans des violences de rue. Cette situation était devenue le problème numéro un de la ville et de ses habitants.

La réponse de Manchester a été de constituer une équipe multi-agences, la Manchester Multi Agency Gang Strategy (MMAGS), et d’adopter une approche intégrée dont l’objectif était d’éduquer, de prévenir et de faire respecter la loi. En ce qui concerne le volet éducation, un intense travail de terrain a été mené avec les jeunes d’un certains nombre de quartiers désignés comme prioritaires. Par ailleurs, on a mené des campagnes contre la violence, notamment en utilisant des DVD, et des travaux de groupe à base de théâtre et d’art. La ville a également travaillé avec d’anciens dirigeants de gangs.

En ce qui concerne la prévention, on a mené un travail de fond, avec une approche multi-agences qui a consisté notamment à organiser une grande consultation avec la population pour identifier les points chauds.

Enfin, la répression a aussi joué un grande rôle : 150 officiers de police ont été mobilisés ; 2.200 interpellations ont été effectuées en applicant dans toute leur rigueur une série de lois concernant le comportement anti-social (Anti Social Behaviour Order), les délinquants violents (Violent Offender Orders), les gangs (Gang Injunctions) et la consommation d’alcool (Drinking Banning Orders). Des condamnations sévères ont été prononcées.

Cette stratégie a fonctionné : la violence de rue a diminué de 90% et à la fin de la décennie, la police enregistrait un seul échange d’armes à feu en 18 mois. La « victoire » de la police contre les groupes violents a restauré la confiance des habitants envers les forces de l’ordre. Le retour au calme a aussi permis à la communauté de reprendre la main et de soutenir les mesures de prévention et d’éducation mises en place pour consolider cette situation et l’améliorer.

Barcelone : comprendre les nouveaux phénomènes des groupes violents de jeunes pour proposer des actions de prévention

Les « gangs latinos » sont apparus en Catalogne et à Barcelone vers 2002, a expliqué Santi Herrero Blanco, du ministère de l’Intérieur de la communauté autonome de Catalogne. Ces gangs sont en majorité composés de jeunes d’Amérique centrale et latine, d’où le nom « latino », bien qu’ils intègrent aussi des jeunes d’Afrique du nord, d’Europe de l’est et d’Afrique sub-saharienne. Les plus connus sont les « Latin Kings » et les « Ñetas ». Ces groupes sont calqués sur les gangs américains et d’ailleurs, le nom de « Latin Kings » est né dans les années 40 à Chicago et New York. Dire que ce sont des gangs « latino » est cependant inexact et les autorités de Catalogne préfèrent parler de « nouveaux phénomènes de groupes organisés et violents de jeunes », afin de ne pas stigmatiser une catégorie de la population.

Il ne s’agit pas en l’occurrence de faire du « politiquement correct » mais de vraiment combattre l’exclusion, car celle-ci peut justement mener à l’apparition de gangs. M. Herrero Blanco travaille sur la question des gangs avec la police catalane -les Mossos d’Esquadra- depuis 2003. En effet, les autorités régionales ont investi considérablement sur ce phenomène afin d’y répondre par la prévention et la répression.

Le point de départ était de récolter des informations de toutes les sources à disposition pour mieux comprendre ce phénomène dans un contexte local. Comment identifier les groupes, comment éliminer les idées fausses, connaître leur histoire, leurs liens entre eux et avec le monde du crime. La criminalité de ces gangs est, selon Santi Herrero Blanco, particulièrement difficile à cerner parce qu’elle est souvent le fait de seuls quelques membres des gangs. Il est donc difficile pour un observateur de l’extérieur de comprendre si tel ou tel fait délictueux est commis dans une dynamique de gang ou s’il s’agit d’un acte individuel.

Les autorités de Catalogne ont accumulé une masse de connaissances qui leur a permis de mettre au point une approche originale. Il s’agit d’aborder ce phénomène en évitant les préjugés, les idées fausses et la stigmatisation, dans une démarche positive plutôt que négative. De plus, les autorités locales ont cherché à associer tous les acteurs locaux, c’est-à-dire les municipalités, les services sociaux et éducatifs et les médiateurs culturels.

Ceci a permis de mettre en place une série de projets fondés sur « la connaissance et la reconnaissance » (conocimiento y reconocimiento), afin de détourner les jeunes des gangs. L’idée était aussi de valoriser les aspects positifs des gangs et de renforcer cette dynamique. C’est ainsi qu’en 2006, les autorités de Catalogne ont légalisé les Latin Kings, qui sont devenus l’Association culturelle des Latin Kings et Queens de Catalogne, une organisation responsable reconnue comme une force positive de la société.

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