Comment mieux protéger les lieux de culte et les sites sacrés en Europe ? – Un entretien avec Lina Kolesnikova

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LK PhotoLes lieux de culte et les sites sacrés sont devenus des cibles privilégiées pour ceux qui veulent faire du mal et répandre la peur. Comment pouvons-nous prévenir les attaques et garantir le caractère sacré de tels lieux, et la sécurité des fidèles ? Comment équilibrer des protocoles de sécurité plus stricts et la préservation du caractère ouvert de ces lieux ? Membre du Comité consultatif d’experts de PACTESUR, Lina Kolesnikova explore les enjeux de la protection des lieux de culte en Europe.

L’entretien a été réalisé en anglais. Vous pouvez trouver la version originale ici.

Quels sont les principaux défis auxquels sont confrontées les autorités nationales et locales dans la protection de leurs lieux de culte ?

Des dommages peuvent être causés aux lieux de culte et aux personnes qui les fréquentent par des actions mettant en danger les vies ou le lieu lui-même. Parmi les différents types d’agression, on peut citer les agressions verbales, les actes de vandalisme, les cambriolages, les incendies criminels, les attentats à la bombe et les assassinats. 

La protection des lieux de culte est une question particulièrement difficile. Différentes personnes sont présentes pour diverses raisons, et l’espace est généralement organisé de manière à laisser entrer et sortir toutes ces personnes, sans aucune restriction ni contrôle de sécurité. Par conséquent, les lieux de culte sont par nature une cible facile et de choix pour ceux qui souhaitent faire du mal et répandre la peur. Les principaux défis auxquels sont confrontées les autorités sont les suivants :

  • La plupart de ces lieux sont ouverts et accueillants (facilement accessibles et ouverts).
  • La plupart de ces bâtiments sont remarquables (par rapport à d’autres) et n’ont pas été construits en tenant compte d’une conception moderne de la sûreté et de la sécurité. 
  • Les lieux de culte ne se limitent pas exclusivement au culte. Souvent, d’autres services y sont dispensés ou à proximité (installations culturelles, écoles et autres activités pour les enfants).
  • Il existe d’autres bâtiments ou lieux qui devraient faire l’objet de mesures de sécurité spéciales lorsque la congrégation se réunit, par exemple dans les cimetières ou les magasins.
  • Les personnes qui se rassemblent dans ces lieux sont de sexe, d’âge, de culture et de santé physique différents. Il s’agit de congrégations, de touristes, de passants, de travailleurs locaux, etc. Une solution unique applicable à toutes les parties concernées n’est pas envisageable. 
  • Ces lieux peuvent être très fréquentés, et il est souvent difficile de s’échapper en cas d’urgence. 
  • Les fidèles ne se trouvent pas dans le même état psychologique pendant les services que pendant leur routine quotidienne ; ils sont vulnérables. Centrés sur leur expérience spirituelle, ils peuvent réagir plus lentement que dans d’autres circonstances, par exemple lorsqu’ils travaillent, font des courses ou visitent des sites touristiques. 
  • Une protection efficace ne peut être mise en place par les autorités locales et nationales que si elles sont conscientes des menaces et des événements au moment où ils se produisent. Toutefois, certains actes non violents, tels que les insultes ou les graffitis, ne sont pas signalés aux autorités (manque de communication, pensée « eux et nous » ou de mauvaises expériences par le passé en termes de communication ou de traitement des personnes). 

À votre avis, quelles mesures préventives et quels protocoles de sécurité peuvent être mis en œuvre tout en préservant le caractère ouvert des sites religieux ? 

Les lieux de culte sont des cibles faciles. En examinant les mesures de protection possibles pour ces cibles, je suggère l’approche des 4G (gardiens, portes, armes et conseils – en anglais : guards, gates, guns and guidance). Il est toutefois impératif d’utiliser cette approche avec tact, étant donné que nous sommes dans un lieu de culte où les gens sont sensibles aux questions religieuses, spirituelles et culturelles :

  • Déploiement de gardiens pour détecter, alerter et réagir. Ils peuvent être armés ou non, et provenir soit de la police, soit d’entreprises de sécurité privées réglementées (et pas des groupes d’auto-défense). Le défi est que leur présence soit acceptée par le personnel religieux et les croyants.
  • Les espaces autour de l’entrée peuvent être utilisés pour améliorer les moyens de détection et donner plus de temps de réaction aux gardiens et aux mécanismes d’alerte.
  • L’architecture et la conception de l’espace peuvent également aider, avec des éléments qui permettent aux personnes présentes de se cacher, de s’échapper ou de se disperser. 
  • L’utilisation de technologies de détection avec ou sans personnel :
    • des scanners fixes ou portatifs, des fouilles corporelles aléatoires 
    • des chiens renifleurs 
    • des systèmes de surveillance comportementale ou visuelle, tels que la vidéosurveillance.
  • Lorsqu’une situation à haut risque est détectée, des systèmes de contrôle entrent en jeu :
    • des mécanismes d’alerte et d’orientation – c’est-à-dire informer les visiteurs sur la conduite à suivre en cas d’urgence. 
  • Les lieux de culte sont soumis aux exigences essentielles de sécurité, telles que la réglementation en matière de sécurité incendie, la fourniture de trousses de premiers secours, etc. Ces exigences devraient être les mêmes que pour les autres sites ou rassemblements similaires.      

Quels sont les principaux défis liés à l’utilisation de solutions technologiques de sécurité pour protéger les lieux de culte ? 

Les défis liés à la mise en œuvre de solutions technologiques de sécurité dans les lieux de culte sont principalement de nature culturelle. Tout d’abord, la conception moderne des bâtiments de sécurité peut être en contradiction avec les traditions culturelles des lieux de culte. Deuxièmement, l’utilisation des technologies de détection (systèmes avec ou sans personnel) telles que les scanners et la fouille corporelle aléatoire, les chiens renifleurs, la surveillance des comportements  et la vidéosurveillance peuvent être incompatible avec les attentes de la tradition religieuse, des croyants et des lieux de culte, qui sont censés être ouverts et accessibles à tous. Troisièmement, les téléphones sont interdits dans la plupart des lieux de culte ; ils doivent être mis en mode silencieux ou éteints. La transmission d’informations actualisées et en direct est donc entravée. Enfin, les mécanismes d’alerte (alerte du personnel responsable et alerte des visiteurs) fonctionnent mieux lorsqu’ils sont associés à des conseils sur ce qu’il faut faire, où aller, etc. Cependant, le personnel des lieux de culte manque d’informations concrètes sur la conduite à suivre en cas de crise, ou comment mieux protéger les fidèles face à des menaces qui évoluent. 

Il est nécessaire de sensibiliser les leaders religieux et les fidèles à leur rôle préventif. Existe-t-il des formations pour les prêtres, les imams, les rabbins et les autres responsables religieux ou confessionnels en Europe ? 

Nous jouons tous un rôle crucial dans l’identification des facteurs de vulnérabilité et des attaques potentielles contre les lieux de culte. Comme je l’ai mentionné précédemment, il est nécessaire de développer un meilleur matériel de sensibilisation pour mieux préparer les responsables religieux  face à ces menaces. Si certains sont déjà habitués à détecter des comportements inhabituels et des activités suspectes, ils doivent être mieux orientés sur la conduite à suivre. Un autre défi provient de la difficulté de sensibiliser les visiteurs, c’est-à-dire les croyants et les touristes, qui peuvent être de cultures, de traditions et de langues variées, et qui peuvent avoir des attitudes culturelles différentes vis-à-vis de ces conseils et des mesures de sécurité.

Récemment, nous avons constaté que les lieux de culte ne sont mentionnés qu’en relation avec les questions de sécurité, de radicalisme ou de terrorisme. Cependant, ces lieux sont avant tout des espaces de dialogue qui rassemblent des communautés et des générations. Ce sont des plateformes d’échange d’informations et d’expériences. Je crois qu’une relation ne peut être fructueuse que si les collectivités locales et régionales sont à l’écoute des besoins des leaders religieux et échangent sur les questions de sûreté et de sécurité.

 Certains groupes au sein d’une communauté religieuse peuvent se sentir plus vulnérables ou être exposés à un risque plus important que d’autres dans un lieu de culte. Que peut-on faire pour réduire cette perception au niveau local ? 

Lorsque certains groupes religieux se sentent vulnérables dans une société, il y a de bonnes raisons à cela, qui sont souvent ignorées par les autorités locales et/ou nationales. La plupart du temps, la cause fondamentale est l’absence d’une véritable communication à double sens entre les institutions de l’État et les communautés religieuses. Une communauté peut se sentir mal accueillie ou en insécurité dans un endroit où elle est installée depuis des décennies, voire parfois des siècles. Certains peuvent être victimes de discrimination ou se sentir exclus et marginalisés. Cet isolement et cette peur se produisent généralement dans des situations où les forces de l’ordre sont peu enclines à s’associer à la communauté concernée, avec un manque d’empathie et une réticence à œuvrer pour que la justice soit rendue aux victimes. Je tiens à insister sur le fait que tous les incidents impliquant des discours de haine, des remarques et des actions racistes, doivent être considérés comme des crimes graves. 

Les préjugés et les stéréotypes jouent un rôle énorme dans la perception de certains groupes au sein d’une communauté religieuse. Cela est profondément nuisible pour la société et peut ouvrir la voie au déclin de la communauté elle-même et, par conséquent, à une rupture de la cohésion sociale au sein de cette population locale. Et c’est exactement ce que la plupart des agresseurs veulent : creuser un fossé entre les gens. 

Afin de réduire cette perception au niveau local, les autorités compétentes doivent élaborer des stratégies et des programmes concis à court, moyen et long terme, axés non seulement sur la sécurité (activités d’après-crise), mais aussi sur les questions culturelles, éducatives et religieuses elles-mêmes (éducation et formation des leaders religieux). Le niveau local doit toujours faire partie des programmes régionaux et nationaux, qui doivent être élaborés de bas en haut, et non, comme nous le voyons habituellement, avec une approche descendante. Certes, il pourrait y avoir quelques propositions universelles mais chaque ville a sa situation particulière et chaque programme doit être adapté au contexte local, avec des solutions sur mesure.

Les opinions exprimées dans cette publication sont celles des auteurs. Elles ne prétendent pas refléter les opinions ou les points de vue de l’Efus.

À propos de l’autrice

Lina Kolesnikova est consultante en relations internationales, sécurité, gestion des risques et des crises à Bruxelles (Belgique) et membre du groupe consultatif du Crisis Response Journal (CRJ). Elle est également membre du Institute of Civil Protection and Emergency Managemenet (ICPEM) et représentante de l’ICPEM en Europe. Depuis 2019, elle est membre du Comité consultatif d’experts du projet PACTESUR.

LE PROJECT PACTESUR

  • Le projet PACTESUR vise à renforcer les capacités des villes et des acteurs locaux dans le domaine de la sécurité des espaces publics confrontés aux menaces, entre autres, terroristes.
  • A travers une approche ascendante, le projet fédère décideurs locaux, forces de sécurité, experts de la sécurité urbaine, urbanistes, développeurs informatiques, formateurs, designers et autres professionnels afin d’élaborer de nouvelles politiques locales européennes pour sécuriser les espaces publics contre le risque d’attentat terroriste.
  • Le projet est financé à 90% par le programme Sécurité Intérieure de la Direction générale Migration et Affaires intérieurs de la Commission européenne.
  • Consulter le site officiel du projet PACTESURLogo PACTESUR

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2020-12-17

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