Video surveillance

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La vidéo surveillance ne limite pas la délinquance.

La vidéosurveillance se développe rapidement. Pourquoi ? Avec quels effets ? Les deux questions méritent d’être traitées séparément. Il peut très bien y avoir de bonnes raisons à une mauvaise pratique, ou au contraire de mauvaises raisons à une bonne pratique. L’analyse scientifique des faits nous montre que nous sommes dans le premier cas : les organisations (municipalités, transporteurs, logeurs, écoles, gestionnaires, etc…) ont de bonne raisons de rechercher plus de sécurité, mais le recours à la vidéosurveillance n’y contribuera guère ou pas du tout. Il n’y a guère que les parkings fermés qui sont des lieux où cette installation apporte un résultat et repousse une partie du risque sur les parkings ouverts.
Il ne faut pas coucher un voile sur les raisons profondes qui expliquent l’engouement pour les technologies de sécurisation. Si les organisations publiques ou privées font de plus en plus appel à des techniques comme la vidéo surveillance c’est que les mécanismes humains “ classiques ” qui assuraient la surveillance ont cessé de fonctionner. Les gens ne se surveillent plus mutuellement : les mamies à leur fenêtre se sont évanouies, et le modèle du village aussi. Les villes sont largement anonymes, la violence l’est aussi : les enquêtes montrent que seulement 10 % des victimes connaissent leur agresseur. Et les autres délits sont plus anonymes encore. L’insécurité a gagné du terrain ces quarante dernières années et les moyens de limiter la délinquance par le traitement pénal sont faibles. Les acteurs cherchent des solutions dissuasives, et la vidéo peut en faire partie. Les maires, les gestionnaires des transports ont besoins de rassurer électeurs et clients. Qu’ont-ils à se mettre sous la dent ? La tentation est grande de céder aux sirènes des préconisateurs en tous genres, sociétés d’audit ou installateurs : au moins ils offrent un moyen d’agir (ou tout au moins le croient-ils ou plutôt tentent-ils de convaincre) à ceux qui ont besoin d’assurer la sécurité.
Voici pour les vraies bonnes raisons. Mais, la vidéo est-elle une vraie solution ?
Le débat sur la vidéosurveillance comme atteintes aux libertés publiques ou comme menace pour le délinquant est pure fiction si on ne sait pas mesurer les effets de la technologie. À quoi bon débattre des dangers “ liberticides ” pour le citoyen s’il s’avère que la vidéo ne protège pas le citoyen ? S’il accepte d’abandonner un peu de liberté, c’est pour être protégé nous dit-on. Certes, les  prédictions de Georges Orwell dans 1984 sont particulièrement fausses : dans nos sociétés, il n’y a pas de “ police de la pensée ”, au contraire : la liberté d’expression est mieux garantie en Europe et aux Etats-Unis que partout ailleurs dans le monde. Il se peut que la vidéo ne le prive pas de liberté du tout, mais s’il ne le protège pas mieux, le citoyen n’est pas gagnant non plus : c’est lui qui paye par ses impôts ou par le prix du produit qu’il achète (ticket de bus ou de parking). L’engouement du citoyen pour un moyen qui va s’avérer inutile ne saurait durer.
Nous avons besoin d’évaluations sérieuses pour savoir ce qui marche. Or, la plupart du temps, les raisons qui justifient l’installation d’un dispositif technique sont issues de l’expérience personnelle ou d’anecdotes (untel m’a dit qu’il pensait que cela avait de l’effet), mais aussi d’une croyance vague (cela devrait avoir un effet puisqu’on peut “ mieux voir ”), ou d’une étude isolée (dans telle rue d’une ville donnée on a “ enregistré ” une baisse de la délinquance à la suite de l’installation de caméras). Seul le recours à des évaluations indépendantes et appuyées sur une méthode indiscutable peuvent permettre de trancher. C’est important. L’argent qui est dépensé pour la vidéosurveillance ne l’est pas pour autre chose, et si cela ne marche pas, il est gaspillé, privant la collectivité d’une réduction de la délinquance très attendue par la population. Les gens ne vont pas éternellement se contenter de bonnes intentions ou de manifestations de volonté (si on installe la vidéo, c’est que le gestionnaire ou l’élu on vraiment la question à cœur). Plus de sécurité, c’est moins de délits : c’est cela qui est apprécié par les citoyens.
Il y a beaucoup de “ pièges ” dans les démonstrations apparemment convaincantes, la plus fréquente est l’absence de point de référence. Prenons un exemple. Aujourd’hui, la délinquance diminue dans certaines communes. Le journal municipal de l’une d’entre elles explique qu’avec la baisse connue, la délinquance atteint le niveau “ le plus bas jamais enregistré depuis 10 ans ”. Comme cet effondrement se produit après la mise en place d’un système de vidéosurveillance, la tentation sera forte de conclure à l’efficacité, et ce au nom du bon sens : “ je crois ce que je vois ”. Mais, voilà qui est insatisfaisant : la commune d’à côté, qui n’a pas de vidéo dans les rues, a enregistré la même baisse. Conclusion : pour savoir si la vidéosurveillance apporte un bienfait éventuel, il faut être en mesure de comparer les évolutions dans le lieu étudié (rues, parking, école etc…) et d’autres lieux (rues, parking, école etc…) comparables et dans lesquels on n’a pas mis cette technologie en place. On parle de “ condition de contrôle ”.
Que sait-on avec le plus de certitude si l’on s’en tient à un bilan des études[1] les plus indiscutables ? D’abord, que la vidéosurveillance peut théoriquement produire trois types d’effets : faire baisser un peu la délinquance, la faire augmenter ou ne rien faire du tout. En pratique, on vérifie… les trois.
Tout d’abord l’absence d’effet. On sait que la vidéosurveillance pourrait contribuer à la baisse par différents moyens (faire sentir aux délinquants qu’ils risquent plus, envoyer les policiers là où un délit est détecté par les caméras, attirer l’attention de l’usager sur la menace ce qui lui fait prendre plus de précautions par exemple). Il n’en reste pas moins que dans certains cas il n’y a pas d’effet du tout, et ce quelque soit le type de délit considéré (vol, agression, vandalisme).
Ensuite, l’effet positif. Ce qui ressort des évaluations pour lesquelles on dispose d’une condition de contrôle (un lieu avec lequel comparé celui qui est vidéosurveillé), est que la réduction, lorsqu’elle se produit, est minime, et dans certains cas tellement faible qu’on ne sait pas si elle est vraiment significative. Les études trouvent des réductions de l’ordre de deux pour cent des délits, notamment dans l’habitat social ou dans les centres villes. C’est tout à fait négligeable, surtout en regard de l’investissement consenti. Le fait que les utilisateurs (policiers nationaux et municipaux par exemple) trouvent le système pratique est une autre question : ils ont l’impression que c’est un gage d’efficacité parce qu’ils “ voient sur l’écran et vont intervenir ”. L’évaluation est là pour rappeler que ce ne sont pas les perceptions des agents publics qui garantissent l’efficacité d’une mesure.
Les seuls effets positifs forts sont obtenus dans l’utilisation pour les parkings, et encore cela ne concerne-t-il que certains des vols et pas les agressions physiques. Nous allons y revenir.
Il ne faudrait pas oublier les effets négatifs, c’est-à-dire contraire à ceux qui sont attendus : une augmentation des délits. Dans les centres villes, sur cinq évaluations trois ont apporté une amélioration négligeable de 2% comme nous venons de le dire, et deux autres un effet “ indésirable ”. Dans les transports en commun, on trouve aussi deux évaluations avec une toute petite amélioration, une sans effet et une avec un effet inverse à celui recherché. À Londres, dans la station de métro d’Oxford Circus, après 32 mois de fonctionnement les vols avec violence avaient augmenté presque de moitié (47 %), soit deux fois plus que la station “ contrôle ” (sans vidéo) de Tottenham Court Road ! Quand toutes ces évaluations sont rassemblées, si l’on calcule une sorte de moyenne, on ne trouve pas d’effet significatif de baisse de la délinquance.
Il ne s’agit pas de condamner la vidéosurveillance par principe, mais de juger sur les faits. Elle peut apporter, dans des conditions très restrictives, et sur des types de délits précis, des améliorations. C’est le cas dans les parkings, nous l’avons dit. Parfois, l’installation de la vidéo dans un parking diminue jusqu’à 40 % les vols dans les voitures. Mais, pas les vols de véhicules. On ne sait pas très bien pourquoi, et pas non plus si cet objectif est accompli par la vidéo seule ou en conjonction avec d’autres facteurs. En effet, dans les évaluations qui notent une amélioration de la sécurité du parking, le gestionnaire a pris d’autres mesures comme améliorer l’éclairage ou orienter les patrouilles de police plus souvent dans la même zone. Si l’éclairage et les patrouillent suffisent à expliquer l’amélioration, on pourra préférer ces solutions : elles sont moins coûteuses. Surtout, la police peut être facilement redéployée au fur et à mesure que la délinquance se déplace. Pas les caméras. Enfin, les rapports d’évaluation qui concernent l’amélioration de l’éclairage montrent de bien meilleurs impacts sur  les délits avec une diminution d’une vingtaine de pour cent du nombre de délits[2]. L’éclairage public plus puissant réducteur de la délinquance que la vidéosurveillance, tel est bien un de enseignements des évaluations !
De plus, les études notent des effets de déplacement, dans le temps et dans l’espace. Lorsque les caméras ne tournent pas en permanence, les délits sont commis aux heures favorables. Lorsqu’une zone est surveillée, il y a des effets qui repoussent partiellement les délits à côté. Les parkings fermés de Hartlepool, Bradford et Coventry ont été équipés et le nombre de délits y a diminué. Mais, si l’on regarde l’évolution du nombre des vols dans l’ensemble des parkings, y compris ceux qui ne sont pas fermés, il a continué à augmenter. Des études plus précises seraient nécessaire pour savoir si au total (vols économisés moins vols déplacés) le citoyen y gagne un peu.
Le débat aujourd’hui est ailleurs que dans sur la question des parkings : il tient à l’extension dans les espaces ouverts au public (école, centres commerciaux, rues du centre ville) de la solution miracle que constitue la technologie. Aujourd’hui, la Grande-Bretagne est un pays qui a énormément développé ce choix. Aux Etats-Unis, on ne l’a pas fait, ce qui n’a pas empêché ce pays de connaître une décrue importante du nombre de crimes et délits. En France, il y a environ dix fois moins de caméras dans les espaces publics qu’en Grande-Bretagne, ce qui n’empêche pas notre pays de connaître un taux d’agressions physique deux fois moins élevé que la Grande-Bretagne[3].
Ces résultats, et surtout ceux des évaluations scientifiques indépendantes, donnent à faire réfléchir et feraient bien d’être considérés sérieusement par les élus ou gestionnaires d’équipement avant d’investir beaucoup d’argent : la vidéosurveillance n’est pas une baguette magique, bien au contraire. On peut déterminer combien la vidéosurveillance coûte, et on peut dire qu’elle n’apporte pas d’améliorations significatives. Veut-on communiquer avec les usagers et citoyens en utilisant la technologie comme signe de détermination apparente, ou bien veut-on diminuer le risque d’être victime et augmenter celui de prendre les délinquants ?
 
© Sebastian Roché
Politologue, Chercheur au CNRS,
Secrétaire général de la société européenne de criminologie
Dernier ouvrage paru : Tolérance Zéro ? Paris, Odile Jacob.
 
 CITATIONS :
[1] Brandon C. Welsh et David P Farrington (2002) Crime prevention effects of closed circuit television : a systematic review, Home Office Research Study 252.
[2] David P Farrington et Brandon C. Welsh (2002) Effects of improved street lighting on crime : a systematic approach, Home Office Research Study 251.
[3] D’après les enquêtes sur les victimes : 6 violences et menaces pour 100 habitants en France contre 12,4 en Grande-Bretagne pour l’année 2000.

2009-04-09

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